- C'est une instit., je crois.
- Mais non, c'est un écrivain, elle a co-écrit Vitruve Blouse
aux éditions Syros.
- Ah bon, moi je croyais qu'elle faisait du cinéma, j'ai vu son nom au
générique de certains films de Jean-Michel Carré.
- Mais non, c'est une photographe, elle rapporte des tonnes de photos de tous
ses voyages comme du quotidien d'ici. Elle en abreuve ses visiteurs, fait des
expos et publie dans quelques journaux.
- Moi je l'ai eue comme professeur de sciences de l'éducation à
Paris VIII, elle doit être chercheuse à l'université.
- Rien du tout, c'est une journaliste, elle signe des articles politiques et
organise des débats.
- Vous n'y connaissez rien. C'est ma mère... Elle a pour devise : Vivre
pasionnément."
Loïc Dayot
Le noir et le gris dominent encore au Maroc, mais la lumière des luttes éclaire un espoir de justice. Comment ne pas la reconnaître dans ces visages d'enfants tournés vers un arc-en-ciel d'espérance, dans leurs rires aux mille étincelles.
C'était il y a plus de 20 ans, - à une époque où
cela ne faisait que quelques années que j'avais choisi le cinéma
comme Art mais aussi comme arme politique,- que je rencontrai Liliane Dayot.
Le lieu où nous fîmes connaissance était bien particulier:
une école de quartier du 20ème arrondissement de Paris, Vitruve,
une école pas comme les autres , où se menaient chaque jour une
pratique et une réflexion sur ce que pourrait être l'école
pour tous, c'est-à-dire qui respectait l'enfant et faisait en sorte qu'il
puisse devenir un véritable citoyen au sens profond du terme. Liliane
y était institutrice. Elle ne vous apparaissait pas comme une simple
théoricienne mais comme une femme totalement engagée dans son
métier, dans son quotidien, toujours à l'écoute des autres,
toujours dans l'action, toujours à s'occuper des plus petites tâches
comme des plus grandes. Un véritable bulldozer de l'Agir, qui dérangeait
parfois, mais sans qui les idées les plus progressistes ne se concrétisent
pas et ne restent que logorrhée de bonnes intentions. C'est dans sa classe
de CMl-CM2 que je tournais mon premier film sur l'éducation " L'enfant
Prisonnier "; c'est encore dans sa classe que l'année suivante je
réalisais nombre de séquences d'" Alertez les Bébés!
"Chaque film devenait, avec elle, un projet pour les enfants, une réflexion
politique de leur vécu et de leur transformation. Les films terminés,
Liliane ne s'arrêtait pas là: elle participait aux collages d'affiches,
aux distributions de tracts, aux débats dans toute la France... Ceux
qui la connaissent pourraient la définir comme une femme de l'ombre par
qui les lumières jaillissent, tellement furent précieuses ses
actions pour ses nombreuses luttes que ce soit pour les enfants, les immigrés,
les travailleurs en général. De toutes ces années, je serais
bien incapable de citer un combat auquel elle n'aurait pas participé,
faisant dans sa vie de militante de tous les jours les liaisons si nécessaires
de toutes les injustices du monde.
Lorsque Liliane m'apprit qu'elle partait vivre au Maroc, je ne fus pas étonné
que quelques mois plus tard elle me fît part de son projet d'y agir pour
les Droits de l'Homme. Elle photographiait, enregistrait, discutait avec tous
ceux qu'il était possible de rencontrer, mais surtout de ne pas rencontrer.
Au terme de plusieurs années d'investigations, son combat existe enfin
sous la forme d'un livre magnifique. Contre vents et marées, contre éditeurs
mal-pensants et prétendument bien-pensants, elle s'est battue pour l'imposer,
lui qui est si dérangeant pour les esprits amnésiques. Ce livre,
à bien des égards, la représente telle qu'elle est: des
images superbes qu'elle a su, seule, apprendre à fabriquer, de la poésie,
du politique, des rencontres, des droits à la parole pour toujours mieux
comprendre ce que l'on voudrait nous cacher.
Grâce à des centaines de souscriptions et une volonté à
renverser tous les obstacles, elle a fait que ce livre ait droit à l'existence.
Qu'elle en soit ici remerciée et que cela la fortifie, s'il en était
besoin, dans les nouveaux et futurs combats pour le bien de tous auxquels personne
ne pourra l'empêcher de prendre part.
Jean-Michel CARRE
Frédéric Lasaygues est écrivain, scénariste, traducteur, entre autres des poèmes de Brautigan et de Carver. Il a publié : Vache noire, hannetons et autres insectes, Le chien de Goya, Bruit blanc, Chroniques de Rock City, La piste de l'aigle, Sacré Triptyque, aux éditions Bernard Barrault.
Gilles Perrault est écrivain et journaliste. Il a écrit entre autres Le secret du jour J, Le pullover rouge, Notre ami le roi (consacré à Hassan II), Le secret du roi...